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La nouvelle économie socio-culturelle des amérindiens

Le cas des associations de la Guyane française (2000-2009)

Mis à jour le 20-05-2010  |  Publié le 19-05-2010 - Lu 11 216 fois
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Par Christian Fougerouse, professeur agrégé d’économie-gestion administrative et docteur en économie du développement agricole, agroalimentaire et rural.

Résumé

Il s’agit d’une analyse comportementale et territoriale des associations amérindiennes de Guyane française sur la décennie 2000-2009, conduite à partir de la source d’informations que constitue le journal officiel de la république française. Notre méthodologie privilégie les créations de nouvelles associations et se veut au service du développement spécifique de l’économie sociale chez les amérindiens de Guyane française dont on souligne les difficultés de survie. Il est donc étudié successivement la répartition territoriale de ces associations, les types de logement associatif, les difficultés de communication de ces associations souvent très isolées et le déficit organisationnel en matière syndicale, coopérative et mutualiste des amérindiens. Les problématiques de la lutte associative amérindienne face à l’oubli de la République Française, des solidarités culturelles avec les autres communautés (noirs marrons, hmongs, etc…) de la Guyane française et les échanges culturels avec les autres ethnies amérindiennes des Amériques, retiennent l’attention. Au-delà, on perçoit les soucis des Amérindiens en matière de santé et de scolarisation, de reconquête de droits fonciers sur les terres ancestrales, mais aussi le potentiel économique du renouveau culturel amérindien, dans les domaines du tourisme, de l’artisanat et du patrimoine naturel.

Mots-clés

association-Guyane française-ethnies amérindiennes-économie socio-culturelle.

Introduction

Proposition de méthodologie au service du développement associatif des Amérindiens Français : un modèle discret dans son enracinement local mais qui ne connait pas l’échec.

Si avant l’arrivée des premiers européens au XVIème siècle, le territoire actuel de la Guyane française pouvait compter au moins 30 000 amérindiens répartis dans pas moins de 17 tribus autochtones, il subsistait à peine 1500 survivants à la fin du XIXème siècle.

Ce bilan humain catastrophique connut toutefois une inversion de tendance démographique à partir de la sortie de la seconde guerre mondiale, grâce notamment aux progrès, lents et inégaux, de l’assistance sanitaire. Toutefois, les amérindiens de Guyane Française voyaient se poursuivre les dégâts de la marginalisation culturelle, de la non-reconnaissance de leurs droits fonciers sur les terres ancestrales, des fléaux de la toxicomanie et du suicide des jeunes, de l’abandon partiel des usages traditionnels de l’agroforesterie et du « développement » de la pauvreté des amérindiens devenus au mieux des salariés précaires peu qualifiés et déboussolés par les mirages de la société de consommation.

Au XXIème siècle, le « renouveau » amérindien est marginalisé en Guyane française : même avec une population autochtone capable d’atteindre et même de dépasser les 10 000 âmes au cours de ce siècle, il y a hélas fort à parier que la proportion d’amérindiens au sein de la population de la Guyane française descende en dessous de… 3%. Autrement dit, si les amérindiens de Guyane française, toutes ethnies confondues, n’auraient fort heureusement plus rien à craindre pour leur survie démographique et donc leur sécurité contrairement à certaines ethnies amérindiennes du Brésil au Vénézuela en passant par le Surinam, ils se retrouveraient toutefois « piégés » comme leurs cousins nord-américains, c’est-à-dire « noyés » dans le melting pot géant de populations blanches, noires, asiatiques et bien sûr… métissées avec aussi… des Amérindiens ! Ce paradoxe démographique des peuples autochtones en Guyane française, c’est-à-dire le renouveau en valeur absolue mais le péril en pourcentage, pourrait toutefois leur permettre, pour l’avenir, d’obtenir peu à peu satisfaction en matière de reconnaissance de leurs droits « ancestraux », notamment sur la question foncière et la sauvegarde des dialectes et cultures ethniques ou encore concernant les revendications légitimes à être traités dignement et équitablement du point de vue de l’accès à la santé et du droit à l’éducation.

Par ailleurs, on notera qu’à l’heure actuelle, il existe six groupes ethniques amérindiens principaux sur le vaste territoire de la Guyane française dont la situation démographique, sociale, culturelle et économique est fort contrastée. Que de différences entre les Arawacks (Lokonos) originaires du Surinam voisin, les Wayanas vivant traditionnellement au bord du Haut-Maroni, les Palikours installés sur le Bas-Oyapock, les Kalinas (Galibis) forts de plusieurs milliers de locuteurs, les Wayampis isolés dans le Haut-Oyapock et enfin des Emerillons dispersés et hélas peu nombreux. La densité des populations amérindiennes est donc très inégale sur le territoire de la Guyane française et ne coïncide donc jamais, localement, avec la moyenne statistique d’un amérindien pour 10 kilomètres carré.

Dès lors, l’objet de notre réflexion est donc d’approfondir et d’éclaircir les rôles paradoxaux de l’association française loi 1901 « sans but lucratif » dans l’accompagnement du développement culturel, social et économique des amérindiens guyanais. En effet, l’association peut être vue comme un palliatif solidaire ou un prolongement en réseau de la famille, du clan, de la tribu et même de l’ethnie. Ainsi, n’a-t-on pas vu s’organiser en « association », une « puissante » fédération des organisations autochtones de Guyane dont le siège administratif est situé à Awala-Yalimapo et que l’on peut contacter « mondialement » par courriel (foag@nplus.gf)? Ainsi, l’association, ayant la capacité d’ester en justice, apparait comme l’outil institutionnel le plus commode pour faire valoir les intérêts des amérindiens auprès des Pouvoirs Publics français, aussi bien ceux de la commune, du D.O.M, que de l’Etat. L’association loi 1901, de par la simplicité de ses statuts et sa souplesse organisationnelle, est peut-être aussi la seule micro-institution capable d’assurer une certaine compatibilité entre le système juridique français et le droit coutumier. On peut donc espérer une osmose entre la tradition coutumière et la modernité de l’association loi 1901, créant les conditions du progrès social amérindien. L’association serait aussi un lieu privilégié d’apprentissage, pour ses libres adhérents amérindiens, de la citoyenneté française à part entière (droits et devoirs) et des règles de l’économie alternative « humaniste » (services publics, coopératives, commerce équitable et création de micro-entreprises) face à la « jungle » du capitalisme dominant en Guyane française (délinquances liées à la société de consommation, salariat précaire et habitat insalubre, spoliations foncières et menaces environnementales sur la forêt par de gros intérêts financiers , etc…).

Au-delà de ces problèmes structurels, nous nous risquons à émettre l’hypothèse que les communautés amérindiennes de Guyane française qui ajoutent à leurs structures claniques traditionnelles un tissu associatif dense ne souffrent pas des maux de la « civilisation moderne », connaissent le bonheur d’un renouveau culturel et peuvent aussi prendre en main elles-mêmes leur propre développement économique et social en l’autogérant localement et progressivement. Alors, la « tribu-coopérative » pourrait devenir le premier employeur des… Amérindiens !

D’un point de vue statistique, nous avons donc extrait, sur la période du 1er janvier 2000 au 31 décembre 2009, les seules associations déclarées au Journal Officiel de la République Française ayant un objet concernant directement les amérindiens de Guyane française, même si leur siège administratif pourrait être situé en dehors des villages amérindiens traditionnels, c’est-à-dire au chef-lieu des communes guyanaises voire dans les villes de la France métropolitaine.

Nous procéderons donc à une analyse des flux associatifs (soldes naturel et migratoire) et non du stock plus que centenaire depuis la loi du 1er juillet 1901. Notre objectif est donc de nous intéresser très prioritairement aux toutes jeunes associations « amérindiennes », afin de dégager de nouvelles perspectives en matière de développement économique, social et culturel des populations autochtones. Par ailleurs, nous faisons l’hypothèse qu’il existe un continuum comportemental des communautés amérindiennes en matière de dynamisme associatif. Tout d’abord, il se peut que le milieu amérindien local soit hostile, révélant une non-adhésion à la création de nouvelles associations, étant donné que la défiance envers les européens serait telle que toute imitation institutionnelle serait très mal vue des pouvoirs coutumiers traditionnels, que l’association amérindienne serait forcément exclue des subventions des Pouvoirs Publics français révélant alors son inutilité, que la soumission à la jungle du capitalisme cruel serait inévitable ou que la seule vraie solution serait la fuite cachée et donc silencieuse au fin fond de la forêt amazonienne avec l’espoir vain de ne jamais être redécouvert par l’homme blanc.

Dans ce contexte en dehors de toute dynamique solidaire, les chances de survie des ethnies amérindiennes apparaissent bien minces et celles-ci seraient alors totalement déboussolées par des progrès technologiques, tels la fusée Ariane à Kourou, qui peuvent faire penser a priori que « les Dieux sont tombés sur la tête ». De même, les parcs et autres réserves naturelles protégeraient la Nature guyanaise en excluant gravement l’amérindien lequel fait pourtant aussi partie de la Nature.

Ensuite, il se peut différemment que les communautés amérindiennes soient, de manière inattendue et pas forcément silencieuse, fertiles, révélant un rythme relativement soutenu en matière de créations d’associations loi 1901 dans la période actuelle. Cela pourrait signifier à la fois, une mobilisation spontanée pour faire valoir les droits fonciers ancestraux, la volonté d’accéder à une meilleure assistance sanitaire et à une formation plus élevée, une volonté d’échanger des expériences culturelles avec d’autres groupes ethniques guyanais (Noirs marrons, chinois, etc), une adhésion à des luttes politiques « émancipatrices » des peuples autochtones ou encore l’intérêt porté aux associations qui oeuvrent à l’insertion sociale des amérindiens.

Dans ce dernier cas qui nous apparait le plus intéressant, le bénévolat associatif apporterait une aide à la construction d’un nouveau modèle économique et culturel amérindien, obligeant les pouvoirs publics français à une vraie prise en compte « participative » et qui serait envié par les indiens de l’Amazonie ne résidant pas en Guyane française tout comme par les blancs néo-ruraux et naturistes, en milieu associatif cévenol. Dès lors, nous étudierons successivement la répartition territoriale de ces associations, les types de logement associatif, les difficultés de ces associations souvent très isolées et le déficit organisationnel en matière syndicale, coopérative et mutualiste des amérindiens.

I . Le modeste dynamisme amérindien des créations d’associations loi 1901 face aux inégalités territoriales entre le développement associatif du Nord-Ouest guyanais d’une part et la rareté des nouvelles associations du Sud-Est guyanais d’autre part.

Sur la décennie 2000-2009, les créations d’associations loi 1901 dont l’objet est de s’intéresser aux amérindiens de la Guyane française sont hélas peu nombreuses. A population équivalente, les habitants de l’archipel de Saint Pierre et Miquelon en créent trois fois plus1. Mais la grande différence vient de ce que l’insertion associative française des amérindiens de Guyane n’échoue « jamais » puisque l’on observe aucune dissolution d’associations loi 1901 sur la décennie 2000-2009.

Tableau n°1 : les associations des amérindiens de Guyane française.
    2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2000-09
Bas-Maroni créations 2 2 1 0 1 3 2 2 3 1 17
 
sorties   -1                 -1
Bas-Oyapock créations 1 0 0 0 0 0 2 0 0 0 3
Terres basses littorales créations 1 2 0 0 0 3 1 0 6 1 14
 
entrées   1                 1
Littoral nord guyanais créations 4 4 1 0 1 6 5 2 9 2 34
 
                       
Haut-Maroni créations 0 0 1 0 0 0 0 1 1 0 3
Haut-Oyapock créations 0 1 0 0 0 0 0 0 1 0 2
Intérieur Sud guyanais créations 0 1 1 0 0 0 0 1 2 0 5
 
                       
villes France métro. créations 0 0 0 0 0 0 0 0 2 0 2
 
                       
Total ass. Amérindiennes créations 4 5 2 0 1 6 5 3 13 2 41

De ce premier constat, on peut tirer plusieurs enseignements :

Traditionnellement, les amérindiens vivent depuis toujours en «association » (tribus, clans et ethnies). Or, le renouveau démographique2 amérindien actuel coïncide avec un renouveau associatif français : le solde naturel est tout de même nettement positif. L’objet de notre article est donc de réfléchir à propos de l’évolution des comportements amérindiens face à la modernité.

Ensuite, on remarque que si les français de métropole créent de très nombreuses associations pour soutenir la cause des Amérindiens de l’Oregon à la Terre de Feu en passant par l’Equateur, ils oublient hélas à peu près totalement les seuls amérindiens qui sont des citoyens français, c’est-à-dire ceux de Guyane. Ainsi, sur la décennie 2000-2009, nous n’avons trouvé que deux nouvelles associations dont le siège administratif est situé dans une ville de la France métropolitaine (Marseille dans les Bouches du Rhône et Bobigny en Seine Saint Denis), soit 4,9% du total. Et le tissu associatif des villages de la France métropolitaine ignore les amérindiens de la Guyane française.

Voyons aussi la répartition spatiale des nouvelles associations amérindiennes au sein du vaste territoire (83 534 km2) de la Guyane française :

Tout d’abord, le littoral nord guyanais comprenant le Bas-Maroni, les Terres Basses Littorales et le Bas-Oyapock, concentre 82,9% des créations d’associations amérindiennes, là où le peuplement non autochtone est aussi le plus important. Au sein de cet espace, le Bas-Maroni, autour de Saint Laurent du Maroni, apparait privilégié avec la moitié des créations d’associations amérindiennes du littoral nord guyanais.

Différemment, l’intérieur sud guyanais comprenant le Haut-Maroni et le Haut-Oyapock, ne rassemble que 12,2% des créations d’associations loi 1901 soutenant les adhérents amérindiens… bénévoles ! Au sein de cet espace, le Haut-Maroni, autour de Maripasoula, apparait relativement privilégié avec 60% des créations d’associations amérindiennes de l’intérieur sud guyanais. Au final, le fleuve Maroni est bien plus fertile en matière de création amérindienne d’associations françaises alors que tout le long de l’Oyapock, les amérindiens se contentent des structures associatives traditionnelles, tels que les clans et les tribus.

II . Le domicile des nouvelles associations amérindiennes, hélas toujours en dehors des confortables locaux des collectivités publiques de la République Française.

Du point de vue du logement associatif, les amérindiens demeurent hélas des citoyens français entièrement à part alors même que nous les voudrions des citoyens français à part entière. En effet, les nouvelles associations amérindiennes ne logent jamais dans les locaux des collectivités publiques, même pas dans ceux des municipalités3. Ni les écoles ni les centres de santé n’abritent de nouvelles associations amérindiennes ce qui en dit long concernant les graves lacunes persistantes de l’Education Nationale et de la couverture médicale4. Les locaux des entreprises non-agricoles ne tolèrent pas non plus ces nouvelles associations ce qui est significatif de la situation très dégradée de l’emploi chez les amérindiens : chômage important, beaucoup de salariat précaire d’une main-d’œuvre peu qualifiée et très peu de véritables chefs d’entreprise. Exceptionnellement, il peut arriver qu’un cultivateur blanc des Terres Basses Littorales loge dans sa ferme une association amérindienne. Compte tenu des revendications autochtones sur les terres ancestrales, il n’est pas surprenant de constater que le logement à la ferme ne représente que 2,4% des créations d’associations amérindiennes sur la décennie 2000-2009.

Dès lors, 63,4% des nouvelles associations amérindiennes ont une adresse autonome dès leur création, c’est-à-dire un logement locatif de type européen ou plus souvent un habitat traditionnel auto-construit par les amérindiens eux-mêmes. Faute de subventions des Pouvoirs Publics, ces associations qui soutiennent les amérindiens dans divers projets bénévoles, souffrent donc souvent d’une grande précarité matérielle. Parmi ces nouvelles associations ayant une adresse autonome, 42,3% sont en fait localisées dans le Bas-Maroni, là où le renouveau amérindien est le plus vigoureux.

Enfin, l’ouverture culturelle de la société française aux associations amérindiennes se manifeste à travers la résidence de non-agriculteurs bienveillants. Ce type de logement chez des Amérindiens « intégrés à la modernité », des Marrons, des petits Blancs et des immigrés asiatiques « acquis à la cause amérindienne » concerne 34,1% des créations d’associations amérindiennes. On l’aura compris, le président de ces nouvelles associations amérindiennes est souvent un « métis » défenseur de la cause autochtone. Là encore, c’est d’abord dans le Bas-Maroni (42,8%) que l’on trouve les associations amérindiennes qui logent chez leur Président. Les adhérents de ces nouvelles associations sont à la fois des amérindiens en majorité mais aussi des « amis » des amérindiens.

Enfin, quelle que soit le type de logement associatif, il convient de s’intéresser plus particulièrement aux associations qui ont un siège administratif en dehors des centre-bourgs des 22 communes de la Guyane Française, c’est-à-dire dans les villages amérindiens dispersés. Ainsi, 46,2% des associations guyanaises qui concernent directement les amérindiens ont une adresse à l’intérieur même des villages coutumiers. L’association loi 1901 est ici une véritable passerelle avec le monde extérieur et donc un lien institutionnel privilégié avec la mairie très éloignée sur ces trop vastes communes. A travers l’association française dans certains villages amérindiens, nous voyons là l’émergence bénévole et embryonnaire de services publics de proximité et aussi la volonté citoyenne de s’habituer progressivement aux lois françaises et donc de créer à terme une nouvelle commune. Il ne faut pas craindre l’émergence de communes « ethniques5 » : les amérindiens pourraient donc élire quelques maires « amérindiens », capables de faire entendre les problèmes locaux de développement économique, social et culturel auprès des autres échelons administratifs : parc naturel, conseil général, préfecture, etc. Nous avons donc repéré, en Guyane française, pas moins de 13 villages amérindiens qui mériteraient, compte tenu de leur dynamisme en matière de création d’associations loi 1901, d’être reconnus comme communes à part entière. La viabilité de ces futures communes serait bien réelle compte tenu de leur croissance démographique, au regard de la non-viabilité du millier de communes de moins de 50 habitants de la France métropolitaine. Un maillage communal plus dense en Guyane française favoriserait l’auto- développement économique des territoires les plus isolés et l’insertion sociale de leurs populations. Ainsi, dans le Haut-Maroni, Maripasoula, la plus vaste commune de France avec 18360 km26 et une population de plus de 4500 habitants, mériterait la création en son sein de trois nouvelles communes, organisées à partir des villages amérindiens d’Antecume Pata (plus de 400 habitants), de Taluwen (plus de 300 habitants) et de Palassissi (plus de 200 habitants). On aboutirait ainsi à une gestion plus détaillée et plus concertée des ressources naturelles évitant la pollution au mercure et l’orpaillage illégal, à une meilleure prise en compte des intérêts socio-culturels des amérindiens « oubliés » et au maintien de la primauté démographique de Maripasoula qui conserverait plus de 3500 habitants et retrouverait rapidement son niveau démographique initial compte tenu de la natalité et du flux migratoire.

III . Des associations amérindiennes souvent très isolées : les difficultés de l’inter-compréhension linguistique « créole », la course des pirogues, les messages radios aléatoires et les trop rares courriels.

Tout d’abord, on observe que 51,2% des nouvelles associations amérindiennes utilisent un dialecte dans leur intitulé officiel. Il s’agit le plus souvent d’associations ayant une forte proportion d’adhérents ne maitrisant pas le français mais qui sont de bons locuteurs des dialectes amérindiens. Ce comportement linguistique des nouvelles associations amérindiennes est surreprésenté tout le long du fleuve Maroni. Cette vitalité culturelle est à l’opposé du déclin culturel tout le long du fleuve Oyapock.

Parallèlement, le français créole est habituellement pratiqué par 46,3% des associations amérindiennes nouvellement créées. Ce comportement linguistique est surreprésenté dans les Basses Terres Littorales : 57,9% des créations contre 34,1% en moyenne.

Enfin, l’anglais créole est habituellement pratiqué par 2,4% des nouvelles associations qui soutiennent les amérindiens, lesquelles sont exclusivement concentrées dans les Basses Terres Littorales.

Du point de vue des communications, cette diversité linguistique des amérindiens de Guyane française est à la fois une chance inégale du point de vue de la sauvegarde patrimoniale des dialectes et de l’ouverture internationale avec la maîtrise du français et de l’anglais, mais aussi une difficulté persistante pour l’inter-compréhension d’ethnies pas toujours solidaires, relevant de trois familles linguistiques amérindiennes : Arawack, Caraïbe et Tupi-Guarani.

C’est dans ce contexte linguistique que s’effectue aussi les nombreux courriers, courriels et autres messages radio des secrétaires de ces nouvelles associations amérindiennes.

On observe tout d’abord que quelle que soit la langue utilisée, 83% de ces nouvelles associations amérindiennes ne disposent que d’une petite boite aux lettres pour communiquer avec l’extérieur. Les associations amérindiennes qui n’ont qu’une boite aux lettres sont surreprésentées dans les territoires de la Guyane Française où l’isolement géographique n’est pas trop fort : le Bas-Maroni (44,1% des créations contre 41,5% en moyenne) et les Basses Terres Littorales (38,2% des créations contre 34,1% en moyenne). On notera que les rares associations des villes de la France métropolitaine qui soutiennent les amérindiens de Guyane française n’ont elles aussi qu’une petite boite aux lettres pour communiquer ce qui souligne la faiblesse des contacts.

Ensuite, 2,4% seulement des nouvelles associations amérindiennes, exclusivement dans le Haut-Maroni, ont la chance de bénéficier dès leur création d’une boite postale. Cela est pourtant très utile notamment pour l’acheminement des paquets et autres colis. L’activité particulière de ces associations entrepreneuriales en milieu amérindien, comme par exemple la promotion culturelle et commerciale de l’artisanat traditionnel, peut aussi rendre nécessaire une boite postale.

De même, 2,4% seulement des nouvelles associations amérindiennes peuvent effectuer des messages sur une radio locale. Cela n’est toutefois possible que dans le Bas-Maroni alors même que le besoin est criant dans les villages amérindiens les plus isolés du Haut-Oyapock. On pourrait donc espérer la création de nouvelles radios locales s’exprimant dans les langues amérindiennes.

Enfin, grâce au « miracle» de l’internet, 12,2% des nouvelles associations amérindiennes peuvent envoyer facilement des courriels en direction des Blancs de Paris ou de Lyon, comme en direction des amérindiens du Québec ou de l’Oregon. Ces associations amérindiennes qui ont donc accès à un ordinateur se trouvent uniquement dans les Basses Terres Littorales et le long du fleuve Maroni. Des secteurs assez isolés commencent à bénéficier d’une connexion à internet comme c’est le cas du village d’Antecume Pata sur la commune de Maripasoula.

A l’opposé, le long du fleuve Oyapock, les nouvelles associations amérindiennes n’effectuent aucun courriel. Celles-ci n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur. Les adhérents n’ont pas de formation dans le domaine de l’informatique. L’électrification est encore aléatoire. Et l’accès à internet est défaillant ou absent, particulièrement dans l’Intérieur Sud Guyanais. Le don d’ordinateur, l’électricité solaire et l’accès à internet demeurent hélas des rêves associatifs inaccessibles dans les sites amérindiens les plus isolés. Toutefois, pour l’avenir, l’internet finira bien un jour par recouvrir la forêt ce qui bouleversera, une fois encore, la vie quotidienne des amérindiens. En attendant, la fracture numérique agit hélas comme un facteur d’exclusion sociale. Mais l’espoir vient de ce que 80% des nouvelles associations amérindiennes qui effectuent des courriels, continuent à communiquer en dialecte ce qui signifie que l’internet entraine non pas l’acculturation mais plutôt un renouveau culturel.

IV . Les activités hors concurrence de la nouvelle économie « ethnique » des associations amérindiennes : de l’écotourisme naturiste7 à la valorisation de l’artisanat traditionnel.

En premier lieu, on constate que 45,2% des nouvelles associations amérindiennes ont un objet qui concerne l’écotourisme culturel. Il s’agit à la fois de promouvoir les arts rupestres et les traditions coutumières mais aussi le patrimoine naturel et l’hébergement traditionnel. Les amérindiens ont en effet un rapport sacré8 à la Nature et peuvent être de précieux guides-interprètes des roches gravées. On notera que la dynamique associative de l’écotourisme culturel affirme la surreprésentation du Bas-Maroni : 50% des créations contre 41,5% en moyenne. L’ethnie des Arawacks (Lokono) semble particulièrement motivée par l’écotourisme culturel : 83,3% des créations associatives de cette ethnie concernent ce domaine porteur. Le renouveau amérindien passe donc paradoxalement par l’accueil maîtrisé9 mais croissant de populations cosmopolites10 dans le cadre éthique de l’écotourisme. Cette nouvelle économie amérindienne entraine logiquement une revalorisation des savoir-faire spécifiques de l’artisanat traditionnel 11: cette activité concerne 7,1% des nouvelles associations sur la décennie 2000-2009. Les nouvelles associations amérindiennes qui créent des produits artisanaux sont hélas inexistantes tout le long du fleuve Oyapock.

Par ailleurs, 14,3% des nouvelles associations témoignent du souci des amérindiens concernant la question foncière et le développement économique. Les problèmes de formation, d’insertion sociale et d’emploi sont préoccupants chez les jeunes amérindiens de Guyane française. Et la revendication de droits fonciers des peuples autochtones est un souci constant12. On notera que les associations amérindiennes ayant le double souci du foncier et de la lutte contre la pauvreté sont surreprésentées dans les Basses Terres Littorales : deux tiers des créations contre 34,1% en moyenne. On notera aussi que les Palicours sont particulièrement revendicatifs : les deux tiers des créations associatives de cette ethnie concernent le foncier et le développement économique.

Ensuite, 11,9% des nouvelles associations amérindiennes se dévouent dans le domaine médico-social. Ces associations sont concentrées à 80% dans les Terres Basses Littorales ce qui en dit long sur l’abandon sanitaire dans le Haut-Oyapock. Les amérindiens de Guyane française souffrent donc gravement des inégalités territoriales.

Aussi 11,9% de ces nouvelles associations amérindiennes s’investissent dans des activités sportives et de soutien scolaire. Seul le Haut-Maroni n’enregistre aucune nouvelle association amérindienne dans ces activités formatrices de la jeunesse.

Enfin, 9,6% seulement des nouvelles associations s’intéressent à la cuisine amérindienne, à l’agriculture de subsistance, à la pêche artisanale et aux usages forestiers traditionnels (abattage d’arbres, chasse, cueillette sauvage de fruits et plantes médicinales, etc). L’amérindien du XXIème siècle tend donc lui aussi à se détacher des activités du secteur primaire, au risque de mettre en danger son autosuffisance alimentaire : carences et malnutrition, alcoolisme et coûteuse malbouffe de produits « européens », etc. Toutefois, de manière optimiste, on peut mentionner le cas d’une association parue au journal officiel de la République Française du 18 août 2007 et dont le siège administratif est situé à Saint Laurent du Maroni. L’objet de cette association concerne « la vente des produits locaux des amérindiens : fruits, légumes, poissons salés et fumés. »

V . Les nouvelles associations, face à l’inorganisation syndicale, coopérative et mutualiste des Amérindiens : quelle défense juridique des intérêts fonciers, économiques et médico-sociaux ?

Hélas 80,5% des nouvelles associations amérindiennes n’ont pas d’appellation originale dans leur intitulé officiel susceptible de nous donner des pré-renseignements sur les formes organisationnelles concrètes des projets envisagés. En fait, la souplesse organisationnelle de l’association loi 1901 cache mal un déficit organisationnel des amérindiens de Guyane française, nuisible à la défense de leurs intérêts.

Cependant, tout en étant conformes à la loi 1901, 19,5% des nouvelles associations amérindiennes ont une appellation originale qui témoigne d’une organisation associative plus élaborée au service des amérindiens. On peut ainsi distinguer trois catégories organisationnelles :

  1. La création de réseaux associatifs susceptibles de rassembler largement les amérindiens pour la défense de leurs intérêts. Il s’agit donc de fédérations, de comités et de rencontres associatives, localisés surtout dans les Basses Terres Littorales et à un degré moindre dans le Bas-Maroni.
  2. La création de structures associatives ayant la vocation intellectuelle de réfléchir sur le devenir des amérindiens, les richesses cachées de leur savoir-faire et la protection de l’environnement naturel. Il s’agit donc plus particulièrement de sociétés et d’instituts, localisés à la fois dans les Basses Terres Littorales de la Guyane française et aussi dans les villes de la France métropolitaine.
  3. La création d’associations à vocation humanitaire afin de porter divers secours aux amérindiens les plus démunis. Il s’agit donc d’associations appelées « aide » ou « espérance », localisées dans le Bas-Oyapock et dans le Haut-Maroni.

Au final, c’est hélas dans le Haut-Oyapock que l’inorganisation associative13 des amérindiens est la plus fragrante.

Il n’empêche que d’une manière générale, il y a beaucoup à faire pour organiser l’autonomie économique réelle des amérindiens de Guyane française. En dépit de la grande faiblesse des moyens matériels14, nous nous risquons à proposer quelques nouvelles pistes organisationnelles relevant de l’Economie Sociale :

  1. Il serait souhaitable que certaines associations amérindiennes sortent du bénévolat sans but lucratif pour adopter les statuts solidaires et entrepreneuriaux de petites coopératives locales. Afin d’éviter que les ethnies amérindiennes de Guyane française ne soient observées à l’avenir uniquement comme des « parcs associatifs d’attractions touristiques », il peut être intéressant de créer des coopératives agricoles embryonnaires, notamment concernant la production et la vente de fruits et légumes biologiques ou encore la transformation et la vente de poisson. On notera qu’en Amérique du Nord, il est assez fréquent que la coopérative polyvalente et multi-sectorielle soit le 1er employeur de la tribu.
  2. Certaines associations amérindiennes pour mener à bien leurs revendications auraient tout intérêt à se transformer en syndicats solidairement organisés.
  3. L’insécurité foncière des amérindiens renvoie à la capacité juridique des associations amérindiennes d’ester en justice pour contrer la spoliation des terres ancestrales. Sans nier l’utilité et le potentiel du lobbying amérindien, il nous semble qu’il s’agit là d’une stratégie coûteuse et assez aléatoire pour obtenir de nouveaux droits fonciers, souvent précaires.

Pour améliorer progressivement et pacifiquement la situation foncière des amérindiens, il nous semble utile de suggérer plusieurs principes complémentaires :

  1. Il vaut mieux une occupation foncière moins vaste mais offrant des droits fonciers parfaitement sûrs et durables : « un petit chez soi est bien plus préférable qu’un grand chez les autres ». L’acquisition à prix réduit15 de petits lopins individuels tout comme la pleine propriété collective de petits domaines par des associations foncières16 amérindiennes nous parait prioritaire. La propriété réelle des amérindiens ne peut prospérer que s’ils adoptent une nouvelle économie choisie, capable de générer des revenus mêmes modestes.
  2. Ensuite, il serait souhaitable que la propriété publique domaniale sur laquelle doit être confortée les concessions foncières gratuites et de longue durée aux amérindiens qui vivent à des degrés divers en dehors de l’économie monétaire, soit décentralisée de l’Etat vers les communes. Nous pensons qu’en cas de litige sur le foncier, on peut espérer que l’échelon communal comprenne mieux les demandes amérindiennes, surtout si les nouveaux maires des nouvelles communes seraient des amérindiens démocratiquement élus. D’une manière générale, la politique foncière doit permettre à tout amérindien qui le souhaite de rester (ou de revenir) sur les sites de ses ancêtres.
  3. Enfin, les particularismes coutumiers des usages collectifs traditionnels (chasse et cueillette notamment) des amérindiens sur des propriétés privées, agricoles et forestières, de non-amérindiens mériteraient d’être localement clairement définis par des arrêtés locaux, validés par la co-signature du maire et du chef coutumier.

Au XXIème siècle, nous formulons donc l’utopie réaliste que l’association amérindienne et la mairie française marchent enfin « à égalité » pour cogérer17 le développement local et le progrès social.

Conclusion

 Les enjeux guyanais du renouveau associatif amérindien : lutter contre l’oubli français et s’ouvrir aux échanges culturels internationaux.

Pour réussir le renouveau amérindien en Guyane française, il faudrait à l’avenir travailler à deux objectifs principaux dans le cadre de la mondialisation du XXIème siècle :

  1. La nécessaire création de nouveaux réseaux associatifs en France métropolitaine capables de défendre spécifiquement la cause des amérindiens de Guyane française. En faisant connaitre les réalités amérindiennes de Guyane au grand public français, des villes et des campagnes, l’Etat serait soumis à une nouvelle pression associative de proximité l’obligeant à prendre en compte la légitimité des soucis amérindiens. Il en résulterait aussi une publicité associative en faveur de l’écotourisme amérindien.
  2. La nécessaire création de nouveaux réseaux associatifs en partenariat avec les associations amérindiennes localisées dans les pays proches de la Guyane française (Surinam, Guyana, Vénézuela et Brésil). Ainsi, certaines ethnies sont présentes sur plusieurs Etats sud-américains ce qui nécessite, compte tenu des problèmes géopolitiques, des solidarités associatives renforcées. Enfin, des échanges culturels peuvent être développés avec les amérindiens francophones en Amérique du Nord sans oublier le devoir de mémoire en faveur des amérindiens caraïbes jadis présents dans les Antilles françaises.
Alors l’amérindien français pourrait devenir un modèle de démocratie associative pour les peuples autochtones de la Planète, des eskimos de l’Alaska aux aborigènes de l’Australie !

Notes de l'auteur :

  1. Lire du même auteur l’article « l’isolement insulaire de l’outre-mer français et l’économie des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication : le cas des associations de l’archipel de Saint Pierre et Miquelon » publié sur le site internet http://www.cheznoo.net
  2. Lire du même auteur « le renouveau rural » aux éditions l’Harmattan. 1996. 378 pages.
  3. Les amérindiens ne doivent donc surtout pas oublier de voter lors des scrutins électoraux et veiller à ce que les candidats tiennent leurs promesses.
  4. A propos de la santé menacée des amérindiens, nous recommandons de prendre connaissance du site internet http://www.waiapi-waiapi-teko.org/sant.htm
  5. les communes rurales bretonnes ne sont elles pas peuplées de « bretons » ? Certes, tout citoyen français, même amérindien, peut choisir d’y résider.
  6. Comment un conseil municipal peut-il parvenir à gérer correctement une commune dont la superficie est supérieure au double de celle de la Corse ?
  7. Et si des campements d’amérindiens souhaitant sauvegarder l’éthique et la liberté des peuples autochtones choisissaient de s’affilier auprès de la Fédération Française de Naturisme ?
  8. Lire du même auteur l’article « Bartholomew Delorme : un américain de Thurins ». revue l’Araire n°143. Décembre 2005.
  9. La sécurité des populations amérindiennes est un souci constant face à l’existence de touristes-délinquants, nuisibles au respect des modes de vie naturels et traditionnels.
  10. Les sites internet amérindiens permettent d’attirer les touristes du monde entier à la recherche authentique de rencontres humaines différentes.
  11. Le touriste est toujours tenté par l’achat de quelques souvenirs artisanaux. L’auteur de cet article, en visite en août 2006 au très intéressant musée de la réserve amérindienne de Warm Springs (Oregon, USA) reconnait avoir été tenté par l’achat de quelques souvenirs dans la boutique du musée créé à l’initiative des amérindiens locaux.
  12. Nous recommandons de lire « la question du foncier » par Alexis Tiouka.
  13. Du seul point de vue de la loi 1901 et non pas du point de vue des organisations coutumières et tribales dont les associations de fait demeurent assez bien structurées.
  14. Ces associations amérindiennes mériteraient de recevoir des financements publics.
  15. Le cas échéant subventionné par les Pouvoirs Publics dans le cadre d’une nouvelle politique foncière plus équitable.
  16. Lesquelles pourraient se financer notamment par un appel aux dons sur internet.
  17. Pourquoi pas à la manière des îles Wallis et Futuna (Océan Pacifique), seul territoire d’outre-mer de la république française où règnent des rois coutumiers très aimés de leurs sujets autochtones.

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Auteur : Christian FOUGEROUSE  -  voir profil

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